Canada’s Air Force Heritage Voice

Association de l’Aviation royale canadienne (AARC) ARTICLE À LA UNE – SEPTEMBRE 2026

L’avenir de l’Aviation Royale Canadienne

À l’occasion du 25e anniversaire des attentats du 11 septembre, le Mgén Denis O’Reilly, commandant adjoint de l’ARC, s’est entretenu avec le président de l’Association de l’Aviation royale canadienne (AARC), Henri Levasseur.

Président de l’Association: Monsieur le Général, bon après-midi. Merci de nous accorder un peu de votre précieux temps pour cette importante entrevue. Entrons directement dans le vif du sujet, si vous le voulez bien. L’Aviation royale canadienne traverse actuellement une période de transformation majeure. Qu’est-ce qui vous enthousiasme le plus quant à son avenir ?

Mgén O’Reilly: Ce qui m’enthousiasme le plus, c’est que l’ARC est en train de devenir la force aérienne la plus moderne et la plus pertinente que j’aie connue au cours de ma carrière, qui atteindra 35 ans demain.

Nous faisons face aujourd’hui au genre de défis dont je rêvais depuis toujours. Nous investissons dans davantage de flottes que nous ne pouvons raisonnablement livrer simultanément, mais c’est un défi que nous sommes prêts à relever. D’ici 2035, jusqu’à 85 % de l’ARC fera l’objet d’un renouvellement de ses capacités. Il s’agit d’un investissement générationnel.

Nous introduisons des capacités et des facilitateurs qui nous permettront de passer d’une situation d’infériorité relative par rapport à certains compétiteurs de niveau comparable à une véritable parité, puis éventuellement à un avantage opérationnel.

Ce qui me réjouit, c’est qu’il existe une voie clairement définie, appuyée par une stratégie, des politiques adéquates et un financement réel. C’est extrêmement stimulant de pouvoir offrir cela aux Canadiens, car c’est pour cette raison que nous avons tous choisi de servir dans l’Aviation : protéger la souveraineté du Canada et servir les Canadiens. Pour la première fois de ma carrière, je crois sincèrement que nous aurons les moyens d’y parvenir. Pouvoir contribuer, même modestement, à cet effort est un immense privilège.

Président de l’Association: Dans un contexte international en constante évolution, quelles sont les principales priorités de l’ARC?

Mgén O’Reilly: Nos priorités sont inscrites dans notre stratégie. La première consiste à assurer notre pertinence opérationnelle dans la défense continentale.

La politique de défense Notre Nord, fort et libre est très claire : la protection de la souveraineté canadienne et de nos intérêts nationaux demeure notre mission principale, avant même les opérations à l’étranger.

Nous devons concentrer nos efforts sur l’Arctique et sur les menaces auxquelles nous faisons face. Celles-ci proviennent principalement de pays comme la Russie et la Chine. Il ne s’agit pas seulement de l’espace, du cyberespace ou du domaine informationnel. Nous parlons aussi d’aviation à long rayon d’action, de systèmes aériens sans équipage, de véhicules hypersoniques, de missiles de croisière et de missiles balistiques intercontinentaux.

Toutes ces menaces gagnent en portée, en vitesse et en furtivité. Pour conserver notre pertinence puis obtenir un avantage, nous devons être capables de détecter les menaces les premiers, de prendre les décisions les premiers et d’agir les premiers.

C’est précisément ce que signifie l’avantage opérationnel.

Président de l’Association: Vous avez déjà abordé en partie ma prochaine question. Quel rôle joue l’ARC dans la protection de la souveraineté du Canada, particulièrement dans l’Arctique?

Mgén O’Reilly: Il est important de distinguer la souveraineté du Canada de la souveraineté industrielle canadienne.

Nous ne défendons pas le Canada de manière totalement souveraine, puisque nous avons choisi il y a plus de 50 ans de le faire dans le cadre du NORAD. L’efficacité du NORAD et l’intégration étroite entre le Canada et les États-Unis constituent une immense force.

Il est d’ailleurs particulièrement significatif que nous soulignions aujourd’hui le 25e anniversaire du 11 septembre. Lorsque les attentats se sont produits, le directeur de service du centre de commandement du NORAD à Colorado Springs était un Canadien, tout comme plusieurs membres du personnel. Les Canadiens ont joué un rôle essentiel dans les interventions de cette journée et dans les opérations qui ont suivi.

Je demeure très enthousiaste à l’égard de la Stratégie industrielle de défense du Canada et des concepts « construire, s’associer, acheter », et il est effectivement important de renforcer notre souveraineté dans le domaine aérospatial.

Cependant, la défense de l’Amérique du Nord est plus efficace lorsqu’elle est menée ensemble. Nous devons être intégrés afin de détecter, décider et agir collectivement. Nous sommes plus forts lorsque nous travaillons ensemble au sein du NORAD.

Président de l’Association: En regardant vers l’avenir, comment l’ARC se prépare-t-elle à l’évolution de la puissance aérienne et spatiale?

Mgén O’Reilly: L’avenir de la puissance aérienne et spatiale ne repose pas uniquement sur les plateformes; il repose avant tout sur les personnes. La première chose que nous devons faire est donc de préparer notre personnel alors que nous agrandissons la Force et que nous intégrons de nouveaux aéronefs et de nouvelles capacités.

Nous ajoutons effectivement de nouvelles capacités. Par exemple, nous ne disposions pas auparavant d’une capacité aéroportée d’alerte avancée, de commandement et de contrôle. Nous n’avions pas non plus exploité de plateformes autonomes comme le MQ-9 Guardian.

Mais il s’agit également d’initier nos membres à de nouveaux rôles. Nous mettons en place un concept de force de sécurité et créons de nouvelles spécialités dans le domaine spatial. Nous aurons notamment des opérateurs spatiaux.

Nous nous aventurons aussi dans de nouveaux domaines qui constituent des facilitateurs essentiels. L’époque où l’on définissait simplement une force aérienne en fonction du type d’aéronef piloté évolue rapidement. Dans la défense de l’Arctique, il est désormais question d’un véritable « écosystème ».

Cet écosystème regroupe des capacités intégrées grâce aux données, à la numérisation, au commandement et contrôle infonuagique, aux actifs spatiaux, à la cybersécurité ainsi qu’à la résilience logistique et de la chaîne d’approvisionnement. Chacun de ces éléments est utile individuellement, mais leur valeur est démultipliée lorsqu’ils fonctionnent dans un système cohérent et intégré.

C’est pourquoi les notions de prochaine génération ou de cinquième génération sont si importantes. Elles reposent sur la fusion des données, la circulation rapide de l’information et l’utilisation de l’intelligence artificielle pour traiter, exploiter et diffuser cette information à une vitesse sans précédent.

Une fois de plus, tout revient aux mêmes principes fondamentaux : détecter plus vite, décider plus vite et agir plus vite que l’adversaire. Il ne s’agit plus seulement de plateformes, mais de l’ensemble des facilitateurs et des personnes capables de les utiliser efficacement.

La défense de l’Arctique n’est d’ailleurs plus exclusivement une affaire de force aérienne. Lorsqu’un missile de croisière approche, il y a des capteurs d’un côté et des effecteurs de l’autre. Les capteurs peuvent être une station du Système d’alerte du Nord, un satellite ou encore un moyen américain dans le cadre du NORAD. Le radar transhorizon, par exemple, est une capacité canado-américaine partagée.

Les effecteurs peuvent être un sous-marin, un futur chasseur de nouvelle génération, un système de défense aérienne terrestre ou encore un système de lutte contre les aéronefs sans pilote. Dans un pays aussi vaste que le Canada, l’information doit circuler extrêmement rapidement du capteur vers le centre de commandement et de contrôle, puis vers l’effecteur. C’est ainsi que nous obtenons un avantage opérationnel.

Président de l’Association: Vous y avez fait allusion plus tôt : le recrutement et la rétention du personnel demeurent-ils un défi important pour l’ARC? Comment l’ARC relève-t-elle ce défi?

Mgén O’Reilly: L’un de nos plus grands succès au sein de l’ARC est notre équipe Attraction ARC, à laquelle se sont joints des spécialistes relevant du Chef du personnel militaire. D’ailleurs, ceux-ci ont accompli un travail remarquable pour redresser le système de recrutement et d’instruction au cours des dernières années.

En fait, depuis deux ans, l’ARC connaît une croissance nette positive. Nous avons arrêté l’érosion de nos effectifs et constatons maintenant une augmentation du nombre de membres servant au sein de l’Aviation royale canadienne.

Le véritable défi est que notre croissance est plus rapide que notre capacité à former les nouveaux membres. Même si nous augmentons nos effectifs, le nombre de nouveaux postes, d’escadrons et de capacités augmente presque au même rythme. Nous sommes donc engagés dans une trajectoire de croissance très ambitieuse.

Chaque nouvelle annonce entraîne de nouvelles exigences de croissance. Notre capacité à suivre ce rythme demeure probablement notre principal défi. Par ailleurs, nos effectifs rajeunissent alors qu’un grand nombre de membres expérimentés prennent leur retraite.

Cela dit, nous devons faire confiance à nos gens. Nous devons leur confier davantage de responsabilités tout en demeurant attentifs à leurs idées, car ils en ont d’excellentes.

Il s’agit aussi de créer un environnement propice à l’innovation. Ce n’est pas seulement une question de compétence individuelle; il faut instaurer une sécurité psychologique permettant à chacun d’exprimer ses idées, de contribuer et d’être entendu. C’est dans ce type d’environnement que l’innovation prospère réellement.

Président de l’Association: Après tout ce que vous venez de décrire, qu’est-ce qui vous inspire le plus confiance quant à l’avenir de l’ARC?

Mgén O’Reilly: Sans hésitation : nos gens, à tous les niveaux. Je suis extrêmement fier de celles et ceux qui servent dans l’ARC. Je suis constamment impressionné par leur professionnalisme.

Lorsque vous traversez une période difficile ou que les dossiers stratégiques semblent particulièrement complexes, il suffit de visiter une base ou une Escadre et de rencontrer les gens. Une constante demeure : quelles que soient les difficultés liées aux projets, au financement ou aux infrastructures, nos aviateurs et aviatrices livrent toujours la marchandise.

Notre véritable atout, notre as dans la manche, ce sont les membres qui œuvrent aux niveaux tactique et opérationnel. Peu importe l’obstacle, ils trouvent une façon de réussir. Je ne peux penser à une seule mission confiée à du personnel de l’ARC qui ait échoué.

Ils reçoivent constamment des éloges, non seulement de notre gouvernement, mais aussi de nos alliés. Lorsque nos partenaires demandent davantage de contribution canadienne, c’est toujours parce qu’ils ont confiance en nos gens.

Président de l’Association: Sur une note plus personnelle, qui ou qu’est-ce qui a eu la plus grande influence sur vous lorsque vous étiez un jeune officier, et comment cela se reflète-t-il dans votre leadership aujourd’hui?

Mgén O’Reilly: Je ne crois pas qu’une seule personne ait façonné le leader que je suis devenu. Ma croissance comme leader a été continue depuis le premier jour. Je ne suis certainement plus la même personne que lorsque j’ai rejoint les Forces, et c’est tant mieux.

Si vous demandiez à ceux qui me connaissaient lors de mon premier emploi de me comparer à l’officier que je suis aujourd’hui, ils auraient probablement peine à croire qu’il s’agit de la même personne. Mais c’est exactement ce que nous souhaitons pour nos membres : évoluer constamment.

À chaque promotion et à chaque nouveau défi, j’ai retenu ce qu’il y avait de meilleur chez les leaders que j’ai côtoyés. J’ai observé des personnes démontrant une grande humanité, une énergie remarquable et une forte capacité de transcendance. Chacune m’a apporté quelque chose.

Lorsque nous parlons de leadership fondé sur le caractère, il faut aussi reconnaître que les personnes qui nous irritent le plus sont parfois celles qui reflètent certaines de nos propres faiblesses. Cela constitue également une occasion d’apprentissage.

S’il y a une personne que je souligne particulièrement, c’est le général Eyre. J’ai eu le privilège d’être son chef d’état-major pendant un an lorsqu’il occupait les fonctions de chef d’état-major de la Défense. J’ai énormément appris de lui, particulièrement en matière de transcendance, de stoïcisme, d’intelligence émotionnelle et de réflexion stratégique.

Il m’a aussi démontré toute l’importance des relations humaines. Je dirais sans hésiter qu’il a eu l’une des influences les plus marquantes sur ma carrière, même si cette influence est arrivée relativement tard dans celle-ci. Mais il n’est jamais trop tard pour apprendre.

J’admire également notre chef d’état-major de la Défense actuelle. Je retrouve chez elle plusieurs des mêmes qualités de caractère et la même approche du leadership stratégique.

Président de l’Association: Les membres de l’Association de l’ARC et les vétérans demeurent profondément attachés à l’Aviation. Comme je l’ai mentionné, nous souhaitons être un multiplicateur d’effets pertinent et apporter une réelle valeur ajoutée à nos partenaires, l’ARC étant notre premier partenaire. Y a-t-il des aspects que l’Association fait particulièrement bien ou qu’elle pourrait améliorer pour renforcer encore davantage sa pertinence?

Mgén O’Reilly: Je dirais simplement : continuez ce que vous faites. Il s’agit d’une relation à double sens et nous devons poursuivre notre collaboration.

Je crois que l’ARC pourrait tirer encore davantage profit de l’Association si nous augmentions les occasions d’échanger et de communiquer ensemble. Nous devons être plus curieux et nous demander comment l’Association peut nous aider. De votre côté, vous devez continuer à vous engager, visiter nos installations et poser des questions. Tout repose sur le dialogue.

Dans un environnement où la désinformation est omniprésente et où certaines formes de polarisation que l’on observe ailleurs commencent également à apparaître au Canada, il est essentiel de rester ancrés dans notre histoire et nos valeurs.

Récemment, l’Association de l’ARC a joué un rôle important lors de notre forum sur le commandement et le contrôle. J’aimerais d’ailleurs souligner cette contribution et vous en remercier. Durant cet événement, l’ARC a sollicité l’expertise de ses membres retraités et de ses anciens dirigeants afin de comprendre pourquoi certaines décisions avaient été prises dans le passé et d’éviter de répéter certaines erreurs.

Cette démarche s’inscrit d’ailleurs dans l’esprit de notre système de sécurité des vols, bâti par ceux qui nous ont précédés. Nous sommes véritablement juchés sur les épaules de géants. Si l’on comprend cela, on ne peut jamais oublier le passé ni s’en dissocier.

Président de l’Association: Merci de ces paroles encourageantes, monsieur le Général. Enfin, quel message aimeriez-vous transmettre aux militaires en service, à leurs familles, aux vétérans et aux amis de l’Aviation partout au Canada?

Mgén O’Reilly: Je voudrais simplement leur dire que nous apprécions profondément leur service, et plus particulièrement celui des familles. La vie militaire continuera d’être à la fois exigeante et enrichissante, d’une manière que la plupart des Canadiens apprécient probablement sans toujours la comprendre pleinement.

Au Quartier général de l’ARC, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir afin de fournir aux membres l’équipement, l’instruction et les outils dont ils auront besoin pour relever avec succès les défis de l’avenir.

Nous sommes immensément fiers d’eux. Chaque fois que nous visitons une Escadre ou que nous rencontrons notre personnel, particulièrement les nouveaux arrivants, nous sommes frappés par leur énergie, leur enthousiasme et leur motivation. Ils comprennent le caractère transcendant de notre mission, qui consiste à protéger les Canadiens, et ils sont prêts à relever le défi.

Ils possèdent également une foule d’excellentes idées. Je crois sincèrement que l’avenir est prometteur. En regardant vers ma retraite, que j’entrevois dans un avenir relativement rapproché, je suis convaincu que ceux qui me succéderont seront encore meilleurs que moi.

Président de l’Association: Merci beaucoup de nous avoir accordé cette entrevue. En terminant, l’Association de l’Aviation royale canadienne tient à remercier l’ARC de la confiance qu’elle lui accorde en tant que seule voix nationale, sans but lucratif, de l’aviation militaire au Canada. Nous espérons continuer à offrir une valeur ajoutée tangible, demeurer pertinents et agir au bénéfice de l’ensemble de nos partenaires. Merci encore, monsieur le Général.

Mgén O’Reilly: Je vous en prie. En ce jour particulier, alors que nous parlons du NORAD et de la défense de l’Amérique du Nord, il est particulièrement émouvant de nous souvenir des quelque 3 000 personnes qui ont perdu la vie au World Trade Center et ailleurs lors des attentats du 11 septembre, il y a maintenant 25 ans.